De la neutralité du masculin.

La langue française ne comporte que deux genres pour les substantifs : le masculin et le féminin. Le neutre comme genre a disparu pour les substantifs depuis le latin. Il existe cependant un procédé qui résout certains problèmes d’accord : la neutralisation.
La_barbeCelle-ci s’utilise dans les cas où les pronoms sont au genre neutre (ce, ceci, cela, ça), et dans les cas où les substantifs des deux genres sont employés conjointement. Comme il faut bien opter pour un genre, on utilise le masculin qui prend une fonction qu'on appelle « non marquée » : « Le jour et la nuit se sont unis à Pajala ».
Ce procédé dit "de neutralisation du genre", opération toute grammaticale, concerne ainsi également les substantifs animés humains : c’est l’emploi générique. On dira que le terme est pris dans son sens le plus général. En 1998, l’Académie française justifie cet emploi générique par « la capacité du masculin de représenter à lui seul les éléments relevant de l’un et de l’autre genre ». Les enfants apprennent ainsi dès l’école élémentaire que même si Simon est tout seul parmi une dizaine de filles, on dira « Ils sont sortis à l’heure ».

La neutralisation a ses défenseurs, je fais partie de ses détracteurs (pas de féminin existant recensé pour ce terme). Le langage étant un outil de pouvoir, il peut parfois être mis au service d'une hiérarchisation des genres, qui puise une partie de son efficacité dans le fait qu'elle est dissimulée sous ce terme de "neutralisation". Pour faire clair, cette "neutralisation" est en réalité une masculinisation, instaurant le masculin comme genre de l'universel.

Et c'est généralement le féminin qui disparaît sous la neutralisation. Pourtant, comme l'illustrent de nombreux articles récents de la presse française, on dissimule parfois le masculin.

Cachez ce pénis...

Articles_Liberation
 

Qu'il s'agisse d'émeutes aux Antilles ou de violences en milieu scolaire, la formulation choisie par la presse (ici, Libération, mais le constat est le même chez Le Monde, par exemple) est étrangement floue.

On parle de "personnes", de "jeunes", de "groupes d'émeutiers"... Bien que masculins, ces termes sont neutralisés. Alors que la presse ne manque jamais de préciser que l'auteur de tel crime ou tel délit est "d'origine étrangère" (remplacez "étrangère" par toute nationalité n'est pas occidentale, blanche et bourgeoise), quand il s'agit de son sexe, c'est souvent le silence. On le note parfois, au détour d'un paragraphe, mais jamais dans le titre, ni dans les explications du début de l'article. Et quand on cherche des causes à cette violence, on accuse au mieux, la désespérance sociale, au pire, les jeux vidéos ou Marilyn Manson.

Et c'est dommage (en plus d'être débile pour ces deux dernières thèses), parce que c'est omettre une bonne partie du problème.

Violence structurelle.

Quand on mentionne une vingtaine de "personnes", quand il s'agit en fait de jeunes hommes, on s'empêche de comprendre ce qui rend cette violence possible : le fait qu'elle est socialement tolérée chez les jeunes hommes comme mode d'expression d'un malaise.

Ecraser_le_patriarcatLa violence n'est pas un mode d'expression traditionnellement acceptable pour les femmes, ce qui explique en partie (outre l'apprentissage de la docilité aux contraintes sociales) pourquoi les femmes commettent moins de 10% des meurtres, 1% des viols, et ne représentent que 3,8 % de la population carcérale en France. Les chiffres concernant les crimes et délits avec usage de la violence ne sont pas sexués en France, il est donc impossible de savoir exactement qui fait quoi. En tous cas, si les femmes ont parfois recours à la violence, ces cas sont marginaux par rapport à la violence structurelle masculine.

Si la violence se trouve du côté du masculin, c'est bien à cause d'un système qui l'organise et d'une structure sociale qui divise les tâches et les attributs accordés à chaque genre. Du côté du masculin, la guerre, les hurlements entre automobilistes mal garés et les bagarres de fin de soirée arrosée ; du côté du féminin, la gentillesse, le dialogue et les câlins avec les enfants. Et toute personne agissant dans un genre opposé à son sexe est socialement déconsidérée, marginalisée, dépréciée, décrédibilisée. J'en avais déjà parlé, les hommes qui utilisent la violence l'exercent principalement sur... d'autres hommes, parfois au nom d'une femme, d'une frontière, d'un honneur bafoué. Si le statut d'homme victime est encore tabou, c'est peut-être aussi parce que la relation entre violence et virilité (socialement construite, évidemment !!) est toujours niée.

Gênante, cette violence masculine ? Tant qu'aucune prise de conscience n'aura lieu et que le recours à la violence continuera de faire partie des attributs de la virilité, ce type d'événements ne pourra être endigué. C'est la redéfinition de la masculinité qui permettrait de s'extraire de ce cycle où les hommes sont responsables de la quasi totalité des actes violents. Mais il faut avant cela que l'on reconnaisse que la manifestation de la violence a un lien étroit avec l'éducation à la masculinité. Car il ne s'agit pas d'une "essence virile violente par nature", évidemment : "Ce que le monde social a fait, le monde social peut le défaire", disait Pierre Bourdieu...

Pour faire écho aux derniers événements violents en milieu scolaire, en France et en Allemagne, quelques rappels :

- 11 mars 2009 : Fusillade en Allemagne, dans un collège au nord de Stuttgart, Allemagne.
Auteur : un jeune homme de 17 ans.
Victimes : au moins 16 morts, dont l'auteur.

- 23 septembre 2008 : Fusillade du lycée de Kauhajoki, Finlande.
Auteur : un jeune homme de 22 ans.
Victimes : 11 morts (dont l'auteur) et 2 blessés.

- 16 avril 2007 : Fusillade à l'université de Virginia Tech, Virginie, États-Unis.
Auteur : un jeune homme de 23 ans.
Victimes : 33 morts (dont l'auteur).

- 20 avril 1999 : Fusillade du lycée Columbine, Littleton,  Colorado, États-Unis.
Auteurs : deux jeunes hommes de 18 ans.
Victimes : 15 morts (dont les auteurs) et 24 blessés.

et pour finir, une date oubliée et importante :

- 6 décembre 1989 : Tuerie de l'École Polytechnique, Montréal, Québec, Canada.
Auteur : un jeune homme de 25 ans.
Victimes : 14 morts (toutes des femmes) et 14 blessés, puis suicide de l'auteur.
Le tueur, Marc Lépine, déclara ce jour là à ses victimes : "Vous êtes des femmes, vous allez devenir des ingénieures. Vous n'êtes toutes qu'un tas de féministes, je hais les féministes".
Pour reprendre le titre d'un livre de Florence Montreynaud, Le féminisme n'a jamais tué personne.


Collectif féministe La Barbe : http://www.labarbelabarbe.org