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TetrisJe rentre après-demain et j'ai hâte. Mais l'enthousiasme du retour est un peu bridé pour l'instant, je suis en train de m'arracher les cheveux en jouant à Tetris pour faire rentrer toutes mes affaires dans mes bagages.

Plus que deux jours à Stockholm. Je n'ai pas eu le temps de tout faire mais j'ai bien avancé. Les entretiens sont dans la boîte et je ramène plein de bouquins, ce qui me fait un bon matériau de base à travailler. J'ai aussi rencontré des gens passionnants qui font partie de l'élite de l'éducation sexuelle suédoise (surtout stockholmoise), et puis des profs et des travailleurs sociaux, qui gèrent au quotidien les questions et les besoins des jeunes suédois qui fréquentent leurs classes, leurs MJC (fritidsg
ård), et leurs centres de consultation jeunesse (ungdomsmottagning, un système bien suédois dont j'écrirai peut-être un jour quelques mots...)

Et je me suis familiarisée avec de nouvelles idées, théories, pratiques et méthodes.

L'une de ces nouveautés est la pédagogie dite de "critique de la norme" (normkritiskpedagogik), qui s'oppose à la pédagogie de la tolérance (toleranspedagogik), utilisée pour combattre par exemple l'homophobie ou le racisme à l'école.

Maria Ahlsdotter, travailleuse sociale (en suédois : socionom) et consultante en études de genre, raconte à propos de la méthode tolérante :
"On a beaucoup expliqué l'homophobie ou le racisme par un manque de connaissance. Par exemple, les gens seraient homophobes parce qu'ils n'auraient jamais rencontré d'homosexuel
les, et il suffirait de leur montrer que les homosexuelles sont des personnes tout aussi sympathiques que vous et moi, pour qu'ils arrêtent d'être homophobes."

Mais ça doit bien vous manquer, un pénis, parfois, non ?
Entre_les_murs_de_laurent_cantetDans les écoles, concrètement, on loue une homosexuelle pour la journée, qui vient raconter sa vie aux élèves (son coming-out, la réaction de ses parents, son quotidien, sa sexualité...), les élèves lui posent toutes sortes de questions et expriment leurs opinions, et à la fin de la journée, la plupart des élèves se disent que finalement, les homosexuels sont gentils et un peu comme nous, donc peut-être qu'on pourrait leur accorder le droit de se marier, par exemple.
De la même manière, on peut faire venir un handicapé, un juif ou un musulman, un végétarien, et faire des journées à thème de lutte contre telle ou telle discrimination, pour diffuser la tolérance parmi les élèves.

Cette méthode est couramment utilisée en Suède, et c'est également celle qu'entend promouvoir le Ministère français de l'éducation nationale à la rentrée prochaine.

Mais à beaucoup, cette méthode laisse souvent un goût amer. Maria Ahlsdotter explique qu'il s'agit, pour les intervenants extérieurs, d'exposer leur vie privée devant un public et d'attendre un jugement des élèves, qui décident si la personne est valable ou non.
Et au niveau des résultats, la méthode tolérante a tendance à poser de nouvelles limites : on tolère les gays s'ils ne se maquillent pas comme des filles, comme on tolère les arabes s'ils sont en tailleur au ministère de la justice. Et on ne se prive pas d'agiter toutes ces exceptions de personnes qui ont "réussi" malgré leur handicap / origine ethnique ou sociale / sexualité, pour montrer que la norme prend soin de ses outsiders.
Tant qu'on peut les intégrer à la norme, ça va. Sinon, le mépris est toujours là.

Je te tolère.
Tolerance_de_l_homosexualite_en_2006Ce joli concept de "tolérance" suppose qu'un individu se place en position de tolérer, et un autre, conséquemment, se fasse tolérer. Or pour les théoriciens de la pédagogie de critique de la norme, il est intolérable que certains individus prennent le droit de tolérer (ou non) d'autres individus.
Parce qu'il s'agit de rapports de pouvoir.
Celui qui tolère a le pouvoir de le faire, ou du moins se l'octroie. On peut aussi dire à Fabien "Je sais que tu es né à Bernay, bon, j'ai bien réfléchi et ce n'est pas un problème pour moi, je peux vivre avec ça, je suis très tolérante", avec une certaine fierté d'embrasser la diversité de façon si progressiste. Mais il y a fort à parier que Fabien n'apprécie pas du tout qu'on se mette en position de tolérer un élément de sa vie sur lequel, en somme, personne ne peut rien.

Les hétérosexuels prennent le droit de décider si les homosexuels sont aptes au mariage ou à élever des enfants, les chrétiens se vantent d'accepter l'existence d'autres religions, et les blancs se félicitent d'être aussi tolérants envers les noirs, le tout en se disant que "ces gens là sont aussi normaux, quelque part". Et si les homosexuels, les juifs ou les noirs, n'avaient pas envie d'être tolérés, ni, justement, d'être normaux, quand la norme est celle des chrétiens blancs hétérosexuels ?

Devine qui est hétéro ?
Bryt___RompezPlutôt que de s'intéresser aux déviants de la norme, la pédagogie de critique de la norme met en lumière la structure de rapports de pouvoirs et le système de normes sociales. Pour combattre l'homophobie, il faut parler de l'hétéronormativité. Pour combattre le sexisme, il faut parler du genre imposé. Et c'est en montrant la norme qu'on parvient à déconstruire les mécanismes de discrimination, de rejet du différent.

Un excellent manuel a été publié en Suède : "Rompez !", deuxième édition cette année. Où les nombreux collaborateurs (notamment Maria Ahlsdotter et Sandra Dahlén, dont j'ai déjà parlé ici), mettent en évidence les normes et leurs conséquences. Sandra Dahlén a également publié un deuxième bouquin, "Hetero", qui s'intéresse à l'hétérosexualité comme norme (ce qu'on appelle, donc, l'hétéronormativité).

Les résultats de cette pédagogie de critique de la norme sont divers : les enseignants, explique Maria Ahlsdotter, détestent généralement cette méthode et ont des réactions assez violentes. On préfère passer pour généreux et tolérant plutôt que de se retrouver dans les rapports de pouvoir parmi les dominants. Les élèves, en revanche, discernent assez rapidement ces questions de pouvoir et, cette méthode, à long terme, engage une réflexion critique et une remise en cause en profondeur des évidences et du système de classement qui résulte des normes sociales.


Illustrations :
- Image Tetris issue du jeu 99 bricks, une sorte de Tetris à l'envers où il s'agit de construire la plus haute construction sans qu'elle ne s'écroule.
- François Bégaudeau dans Entre les murs, de Laurent Cantet (2008).
- La tolérance de l'homosexualité dans le monde en 2006, cartographie Agoravox.
- Bryt! Ett metodmaterial om normer i allmänhet och heteronormen i synnerhet (Rompez ! Un manuel sur les normes en général et l'hétéronormativité en particulier). Forum för levande historia (Forum pour une Histoire vivante) et RFSL (Association des gays, lesbiennes et trans suédois), 2008.